« Nous sommes tous féministes », par Hélène Conway-Mouret

Hélène ConwayJ’ai toujours pensé que l’on ne fait rien de plus utile pour son prochain que d’écrire des livres. Tropisme d’universitaire peut-être, attachement d’une lectrice compulsive pour l’écrit sans
doute, expression d’un besoin permanent de réfléchir incontestablement.

La conférence tenue en 2012 à Londres de l‘écrivaine nigériane Chimamanda Ngozy Adichie que les éditions Gallimard viennent de publier sous le titre Nous sommes tous des féministes fait
partie de ces livres utiles. Désirant nous apprendre à rêver, c’est à dire à poursuivre cette promenade perpétuelle en zone interdite dont nous parle Breton, cette militante de la cause féministe dénonce les inégalités qui persistent entre les sexes dans nos sociétés aussi bien européennes qu’africaines. Je ne suis pas certaine, pour une fois, que le volontarisme suffise pourtant. Les statistiques 2015 de l’ONU selon lesquelles 22% des parlementaires nationaux sont des femmes tandis que 11 chefs d’Etat et 10 chefs de gouvernement dans le monde sont des femmes sont autant de rappels des progrès qui nous restent à réaliser pour atteindre la parité.

Vingt ans après la conférence de Pékin, le bilan n’est pourtant pas favorable au constat d’une évolution naturelle en faveur de l’égalité. Pour m’être battue en tant que ministre contre les mariages forcés, je sais combien ces derniers demeurent nombreux, je sais que les viols de guerre, la surreprésentation des femmes parmi les victimes de la traite des êtres humains (70 %), l’excision, les menaces que représentent les dérèglements climatiques sur la scolarisation des petites filles et le “féminicide” en Asie ne permettent pas d’être optimiste.

Je n’oublie pas que 100 millions de femmes manquent sur la planète comme le rappelait en 1990 le prix Nobel d’économie Amartya Sen. En Inde, au Pakistan et en Chine, naître fille est «aujourd’hui, presque un miracle». Ces cent millions de femmes manquantes, ce sont les filles tuées, délibérément ou par manque de soins, à moins qu’elles n’aient simplement jamais vu le jour.

Affirmer, dans ces conditions, comme le fait l’ONU dans son dernier rapport sur “les progrès des femmes dans le monde (2015-2016)”, que le rôle des Etats est de promouvoir une égalité réelle, c’est-à-dire faire des droits des femmes une réalité sonne comme un constat d’impuissance quarante ans après la création de la Journée internationale des droits de la femme.

Je partage certes cette démarche consubstantielle à mon engagement politique tant il incombe à la République non de proclamer des égaux mais d’en faire. Mais promouvoir l’égalité réelle, fut-ce sous la forme d’un secrétariat d’Etat, me semble bien insuffisant si dans le même temps les sociétés occidentales ne se mobilisent pas pour ce qui est essentiel à la liberté des femmes, l’éducation ; si nos sociétés ne se mobilisent pas contre ces morales religieuses extrémisées que nous entendons trop souvent et qui dénient à la femme cette égalité réelle que la laïcité postule. Et si en fin de compte, être féministe, ce n’était pas simplement être laïque ?

Hélène Conway-Mouret, sénatrice des Français établis hors de France, vice-présidente de la délégation sénatoriale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes

Cet éditorial est extrait de la lettre n°248 du 6 mars 2016