Nicolas Mayer-Rossignol, révolution dans la continuité

A 36 ans, Nicolas Mayer-Rossignol devient Président de Région. Il est le plus jeune d'entre eux. En 2020, et à seulement 43 ans, il devient le Maire de Rouen et le Président de Rouen-Normandie Métropole. Il est revient avec nous sur son parcours, sur ses perspectives, et son amour pour sa Ville.

ME : Vous avez pris vos fonctions il y a quelques mois. Comment se passe un début de mandat en cette période de crise sanitaire ?

NMR : C’est passionnant, même si la période est très difficile. Je pense que la chose la plus difficile en réalité c’est l’imprévisibilité, l’incertitude. Nous avons d’ailleurs très peu d’éléments de certitude. Tout le monde n’avait d’ailleurs pas forcément vu arriver cette deuxième vague. Les choses ne sont pas non plus très claires sur le plan économique. Même sur le plan strictement électoral, il y a des discussions sur des reports d’élections qui là aussi complexifient les choses.

La situation politique à Rouen est passionnante. Nous changeons de cycle, de génération d’élus, de cycle d’investissement. La Métropole rouennaise est un territoire qui gagne à être connu. Si je vous parle de Rouen vous allez me parler de Jeanne d’Arc, de la Cathédrale, peut-être du camembert, de la Normandie, des pommes. C’est très bien, mais très éloigné de la réalité. Nous faisons cette interview dans un bâtiment moderne : vous seriez venu il y a deux ou trois ans, à cet endroit il y avait une friche, il n’y avait rien. Tous les quais ont été totalement refaits. Nous avons d’ailleurs obtenu le Grand Prix national du paysage pour ceux-ci. C’est un territoire qui est en profond renouveau, comme d’autres territoires ont pu l’être il y a quelques dizaines d’années. Je pense à Nantes dans les années 1990 par exemple ou à Lille en 2004. Rouen est en train de se transformer considérablement, avec une dynamique extraordinaire sur la transition écologique sur le développement économique ainsi que sur la culture. Nous sommes d'ailleurs candidats au label de capitale européenne de la culture en 2028.

Nous sommes à un changement d’ère, un changement de cycle. Il y a aussi sur le plan politique un changement générationnel : il y a beaucoup de nouveaux élus, il y a un mélange intéressant entre des élus expérimentés et des nouveaux élus, jeunes pas uniquement en âge mais aussi en fonction. Cela crée une ambiance et une dynamique différente. Sur le plan strictement politique c’est la première fois que le Maire de la ville centre est Président de l’Agglomération. C’est un élément important parce que dans les grandes agglomérations comme Rouen une grande partie des compétences a été transférée au niveau métropolitain. Je vais donner quelques chiffres : la ville de Rouen c’est 110 000 habitants, c’est la 36ème ville de France. La Métropole Rouen-Normandie c’est 500 000 habitants. À titre de comparaison, la ville de Rouen est plus petite que la ville Montpellier, mais la métropole de Rouen est plus grande que la Métropole de Montpellier. Rouen compte pour 20% de la métropole donc historiquement il n’était pas du tout automatique que le Maire soit président de la Métropole. Il y a 71 communes, c’est beaucoup, dont 45 qui font moins de 4500 habitants. Il y a donc une dimension rurale très importante. C’est l’Agglomération la plus forestière de France et la meilleure intercommunalité pour la biodiversité en 2018. Le budget d’investissement de la ville de Rouen est de l’ordre de 30 millions d’euros, 25 ces derrière années car il fallait baisser l’endettement. Le budget de la Métropole c’est 300 millions en investissement et 1 milliard au total, donc évidemment l'échelle est totalement différente. De plus, Rouen est la capitale de la Normandie et en même temps elle est très liée à l’Île-de-France. C’est une ville à l’Ouest du domaine maritime et à l’Est du domaine fluvial, on a beaucoup de relations avec la mer avec Le Havre, avec Paris et avec la Normandie.

C’est aussi une grande difficulté parce que nous sommes dans une période de crise sanitaire, de crise économique et sociale, de crise écologique qui s’amplifie avec le virus, ainsi que de de crise démocratique, car c’est je crois la première fois que nous avons des élections municipales avec une participation aussi faible. C’est lié notamment au contexte sanitaire mais pas uniquement.


ME : Un peu plus d’an après le scandale du Lubrizol quelle est la situation à Rouen ? L’État vient seulement de lancer une enquête sur la nature des déchets toxiques rejetés dans l’air. Es ce que l’État a manqué sur cette question ? Es ce que la Métropole est impactée ? Es ce que la santé des habitants est encore concernée à l’heure actuelle ?

NMR : L’Etat a fait trop peu, trop tard. Un an c’est toujours mieux que jamais mais c’est quand même trop tard. Juste après l’accident, il faut dire pour être juste que l’incendie a été bien géré. Il n’y a pas eu de morts et de blessés directs. Il y aura peut-être des conséquences médicales à plus long terme, mais sur le coup il n’y a pas eu de sur-accident. L’incendie ne s’est pas propagé à d’autres sites. Il y en a pourtant plusieurs sur le territoire, notamment certains autrement dangereux. Par contre tout le reste sur la communication, sur l’information aux populations, sur la transparence, les mesures de sécurité immédiates, les mesures d’alerte, les mesures de suivi médiales, le registre sanitaire, c’est trop peu, trop tard. Une des conséquences qui est très dommageable est que cela a dégradé la parole publique : pas seulement celle du Préfet et de l’État mais de l’ensemble des paroles publiques, y compris des maires et des élus locaux. C’est une vraie difficulté.

Au niveau local, nous avons lancé une démarche très importante. C’est la première fois qu’il y a une vice-présidente, la maire de Petit Quevilly, Charlotte Goujon, en charge de la sécurité industrielle et sanitaire. Nous mettons en place des nouveaux mécanismes d’information et de communication. Nous faisons beaucoup plus de transparence, nous faisons de la co-construction, de la participation. Nous utilisons Twitter, les réseaux sociaux. Nous engageons aussi tout le volet de transition écologique Il y a deux enjeux stratégiques sur ce territoire, nos deux axes prioritaires : la transition social-écologique et la capitale européenne de la culture. Dans ce cadre la, il y a tout le sujet de la conversion de notre économie. L’économie de la Métropole rouennaise est au départ une économie industrielle et portuaire qui est née à l’après-guerre à la reconstruction de la France, comme à peu près toute la vallée de la Seine.

Le modèle de transition écologie à Rouen se développe à grande vitesse parce qu’il avait aussi beaucoup de retard. Par exemple, l’utilisation du fleuve sur la logistique qui était très peu développée, et qui aujourd’hui le devient, tout comme la navette fluviale pour le transport de passagers. Celle-ci n’existait pas il y a 1 an. Nous pouvons aussi parler du développement du vélo électrique et des mobilités nouvelles de manière globale.

À travers Lubrizol il y a eu à la fois des exigences de court terme : transparence, communication à la population, meilleure sécurité et des exigences de long terme qui s’engagent tout de suite. C’est la transition, c'est-à-dire l’amélioration de la qualité de l’air, la dépollution des sols la conversion de l’appareil productif avec des entreprises plus vertueuses, la production d’énergie renouvelable, la ceinture maraîchère autour du coeur de la métropole, la rénovation énergétique des bâtiments, le développement du réseau ferroviaire.


ME : Vous faites partie de ces maires quadragénaires, avec par exemple Mathieu Klein à Nancy ou Michaël Delafosse à Montpellier, qui se revendiquent comme appartenant à la social-écologie et qui ont pris de grandes responsabilités récemment. Est-ce que ce renouvellement est nécessaire à gauche et qu’apporte-t-il notamment à une ville comme Rouen qui est une ville à tradition socialiste ? Serez-vous le maire de la continuité, le maire du renouvellement ou le maire qui va disrupter ce qui a été fait avant ?

NMR : Je dirais le maire du renouveau, parce que Rouen et la Métropole rouennaise sont en plein renouveau. C’est une spécificité. Rouen est une métropole qui ne fait pas partie des plus connues mais qui gagne à l’être. Quand on pense à des métropoles on pense à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Nantes ou à Lille. Rouen est plus difficile à placer sur une carte. Il n’y a pas de club qui joue en Ligue des Champions ou en Ligue 1, pas d’aéroport international. C’est donc plus difficile d’en voir les attributs et pourtant si vous veniez ici et que vous preniez un peu de temps vous verriez qu’il y a une dynamique qui s'est installée, que j’essaye d’amplifier mais qui a commencé avant moi.

Les gens attendent du changement, sur l’alimentation par exemple. On vient de lancer un plan de renaturation de la ville sans précédent. Il y a donc une forme de continuité dans la dimension sociale qui est très importante. La spécificité de Rouen est que c’est une ville très diverse sur ce plan, plus que la plupart des métropoles. J’ai passé une partie de ma vie à Bordeaux, j’ai vu l’évolution et le changement de la ville quand j’étais enfant. Il y avait des quartiers populaires, maintenant il n’y en a quasiment plus. Il y a des taux de pauvreté, de précarité, de logements sociaux qui sont très différents à Rouen. Il y a une diversité plus forte. C’est une force, une richesse. Il y a donc une forme de continuité dans l’attention à ces sujets sociaux et une forme de renouveau, d’amplification sur la transformation environnementale.


ME : Sur quoi repose le modèle économique de la Métropole de Rouen ? Peut-il faire face à cette crise sans précédent ?

NMR : Le message clé que je veux faire passer, c’est que Rouen est un territoire qui a souvent été méconnu, qui a souvent vécu caché hors des radars car l’économie locale est une économie de rente. C’est un port, les bateaux passent et payent une taxe. C’est une terre riche, fertile. Les Tentes Glorieuses et la reconstruction de la France ont entrainé beaucoup d’investissements, notamment via les usines. Ce modèle est aujourd’hui largement remis en question pour des raisons économiques : la mondialisation, les raffineries qui ferment, l’industrie automobile qui a du mal, la compétitivité, le port... Ainsi que pour des raisons écologiques : la pollution et la qualité de l’air notamment. C’est une contrainte car quand une usine ferme, cela entraîne une perte d’emplois et toutes les conséquences sociales liées : des difficultés écologiques avec un sol qui est pollué et une perte fiscale. C’est donc une triple peine, mais c’est aussi une opportunité de transformer ce modèle. Nous avons par exemple la meilleure entreprise européenne de dépollution des sols. Cette entreprise était à Toulouse, et elle s’est installée à Rouen car Toulouse est une ville industrielle mais c’est une ville mono ou oligo-industrielle. Ici, les secteurs sont très diversifiés. Il y a donc un terrain d’expérimentation et de développement sur les technologies environnementales de développement des sols, de dépollution, ce qui est formidable. Autre exemple, la logistique fluviale qui est ici en hypra-développement alors que ce n’était pas la culture au départ ce qui est paradoxal puisqu’il y a un intérêt par rapport à Paris.


ME : L’attractivité économique est une compétence qui est aussi attribuée à la Région. Vous avez été président de Région : à quelques mois des élections qu’attendez-vous de la part d’une candidate ou d’un candidat aux élections régionales ?

NMR : J’ai été président de région j’ai donc une certaine vision des compétences et des moyens de la Région. C’est le premier investisseur public sur le territoire, le deuxième est la Métropole Rouen Normandie. Il faut donc que les deux travaillent bien ensemble. Il ne faut pas d’ostracisme lié à des raisons politiciennes. Je ne dis pas que c’est le cas aujourd’hui, je dis que c’est très important pour l’avenir. C’est la première chose. Il y a notamment un grand sujet qui concerne la Région, Rouen, Le Havre et Paris. C’est la Vallée de Seine. C’est un projet qui a été largement développé quand j’étais président de la Région, et qui depuis n’a pas beaucoup avancé. L’exemple le plus flagrant c’est le train. Si vous prenez le train pour venir ici ce n’est pas au niveau où nous devrions être, je le regrette. La Région pourrait et devrait faire plus. Ce n’est pas facile mais elle a fait des choix politiques qui peuvent se comprendre à certains points de vu, mais qui ont pour conséquence de ne pas faire suffisamment avancer l’enjeu premier de la disponibilité des rails pour transporter les passagers et les marchandises. Ici sur 100 marchandises du port de Rouen, il y en a 25 maximum qui vont par le fleuve, 70 qui passent par la route et seulement 5 par le train, contre environ 40 % à Rotterdam.

La Région doit également porter une attention beaucoup plus forte à la transition écologique. Elle l’a fait récemment en continuant des projets lancés depuis longtemps comme par exemple la filière des énergies marines renouvelables qui commence à sortir avec des usines qui se construisent au Havre. Il y a un centre de recherche ici, qui est petit mais qui va se développer, sur les éoliennes marines et les énergies renouvelables. C’est très bien. Mais il faut faire beaucoup plus fort. Les aides aux entreprises doivent être plus liés à cela, ce qui n’est pas le cas.

Premièrement, il faut donc un couple Région, Métropole Rouen Normandie qui doit être plus lié et plus en cohérence, en synergie. Deuxièmement, il faut une priorité sur la transition social-écologique. Troisièmement, il faut une attention à l’équilibre territorial. La Région est grande, diverse. Il faut donc porter une attention à l’ensemble des territoires, ce qui n’est pas toujours le cas. Les critères de soutien doivent correspondre à des réalités territoriales et pas uniquement à des considérations politiques. Je ne veux pas être dans la polémique. Je sais que la Région est quand même présente sur tous les territoires, mais parfois nous voyons bien qu’il y a des choix qui sont vus par des considérations politiques. Un bon exemple est l’enseignement supérieur et la recherche. Rouen est mal identifié en tant que territoire de l'enseignement supérieur et de la recherche. En général en Normandie, Caen est vue comme la ville étudiante. Il y a pourtant beaucoup plus d’étudiants ici. Il n’y a pas que l’Université : il y a aussi beaucoup plus d’écoles comme l’INSA, le CESI, l’ESIGELEC, Neoma Business School. Il y a un des meilleurs CHU de France, un pôle santé très développé. Il y a un Médical Training Center d’excellence sur les sujets de cardiologie par exemple. Cela est insuffisamment connu.

Rouen est un territoire qui gagne a être connu car d’une part c’est probablement l'un des territoires où se concentrent le mieux les enjeux « fin du mois fin du monde ». D’autre part, c’est un territoire qui est parmi les plu dynamiques de France. En général les gens pensent à Nantes, Rennes et c’est vrai. C’est d’ailleurs le résultat de politiques plutôt de gauche sur les vingt, trente dernières années mais ici on est sur une dynamique qui est en amplification incroyable.