L'Union Européenne face à la crise : entretien avec Nora Mebarek

C’est avec une quasi-unanimité (671 voix sur 688) que le Parlement a adopté le 26 Mars dernier l’élargissement du champ d’application du Fonds de solidarité de l’UE à hauteur de 800 millions d’euros. Nora Mebarek, eurodéputée socialiste du groupe des socialistes et démocrates et en fonction depuis le 1er février 2020 a pris part à ce vote et revient avec nous sur le fonctionnement du Parlement européen dans ce contexte, les positions du groupe des socialistes et démocrates ainsi que sur le rôle de l’Union européenne dans cette crise.


Tout d’abord, dans les faits, comment s’est déroulée la procédure de présentation, de discussion et de vote des aides d’urgence ? Comment le Parlement européen a-t-il adapté son mode de fonctionnement à la crise et au confinement de nombreux pays ?

Le Parlement européen a rapidement mis en place des moyens techniques pour nous permettre de poursuivre notre travail de député. Ces nouvelles méthodes rendent possible la tenue en ligne des réunions préparatoires, des débats et des votes presque comme si nous étions réellement réunis à Strasbourg. Il s’agit désormais d’utiliser pleinement ces possibilités. On a eu deux séances plénières d’urgence ou la priorité était d’agir vite, ce qui s’est fait au détriment du débat. On a maintenant besoin d’un travail de fond pour préparer l’après-Covid.

Quelles ont été les positions du groupe des socialistes et démocrates pour faire face à la crise, et leur rôle dans le vote des aides d’urgence ?

Le groupe S&D a pris ses responsabilités, à l’image des autres groupes parlementaires d'ailleurs, pour adopter très rapidement des mesures de soutien à l’économie. Nous avons soutenu les propositions de la Commission pour mettre à la disposition des États des financements européens, sans amender ces propositions afin de ne pas retarder la mise en œuvre des mesures.

Au sein  du groupe S&D, quelle a été la position de la délégation des socialistes français, en particulier par rapport à nos voisins européens ?

La délégation de la gauche socialiste et écologique a très vite soulevé la nécessité de penser et d’agir au-delà de l’urgence, en tirant toute les leçons de la crise. Celle-ci est plus large que le virus, car la récession couvait déjà depuis plusieurs mois. Elle  révèle les fragilités de notre modèle économique et social et pose des problèmes existentiels à l’UE. Quand la pandémie sera sous contrôle nous ne pourrons tout simplement pas reprendre comme avant : la priorité pour l’Europe doit être de redéfinir la façon dont nous produisons et consommons, dont nous organisons la solidarité mais aussi dont nous prenons les décisions. Nous portons cette voix avec force au sein du groupe socialiste.

Quelles sont, selon vous, les prochaines étapes que l’Union européenne doit déployer dans le plan de lutte contre le Covid-19, à court, moyen et long terme ?

Sur la lutte contre le Covid à proprement parler, l’UE a un rôle limité. L’essentiel des prérogatives dans ce domaine, notamment en ce qui relève de la santé publique, est du ressort des États membres. Les mesures décidées jusqu’à présent au niveau de l’UE ont donc principalement visé à assouplir des règles dont la mise en œuvre aurait gêné les états, les collectivités ou les acteurs économiques. Il y aussi un effort important de coordination des mesures nationales à l’œuvre, qui sera notamment très important pour gérer au mieux le déconfinement. Là où le poids de l’Europe - ou son absence - se fera sentir, c’est dans la relance de l’économie. Cette crise doit être une opportunité de purger l’Europe des dogmes néo-libéraux qui n’ont eu comme seul résultat ces dernières décennies que la montée croisée des inégalités et des populismes. Des digues ont déjà commencé à sauter, par exemple avec l’adoption d’un mécanisme d’assurance chômage européen certes très limité mais qui repose néanmoins sur l’émission de titres de dette communs qui était jusqu'alors un véritable tabou. On voit cependant les forces de la réaction s’organiser, notamment autour des droites au Pays Bas et en Finlande. C’est un véritable combat politique qui se profile dans les mois à venir. Dans l’immédiat, les discussions budgétaire en cours depuis des mois pour fixer le cadre de l’UE des 7 prochaines années doivent repartir sur des bases ambitieuses. Il est inconcevable que les États membres baissent à nouveau le budget de l’UE alors que nous avons plus que jamais besoin de moyen importants pour lutter contre la crise, notamment pour assurer la cohésion entre les territoires.

Quelle est votre perception de l’unité européenne durant cette crise ? Quelle en a été l’évolution ?

À l’image de nos sociétés, les États européens semblent être pour le moment principalement unis dans la peur. Cela ne suffit pas, et on a vu lors des dernières crise, économiques ou migratoire, avec quelle facilité les égoïsmes nationaux prenaient le dessus dès lors que l’UE était dans l’incapacité de fixer un cap commun. Très clairement, si l’UE échoue à nouveau à donner du sens à l’action collective à l’échelle du continent, alors elle disparaitra.

Selon vous, quelles leçons doit tirer l’Union Européenne de cette crise ? Comment doit-elle envisager l’avenir et quelles réformes structurelles semblent nécessaires pour mieux appréhender les prochaines crises ?

Le Covid-19 est une maladie de la mondialisation, qui frappe plus durement les pays les plus inégalitaires et en leur sein les populations les plus fragiles. La politique commerciale de l’UE au cours des 20 dernières années est un échec cuisant. Il faut y mettre terme immédiatement. La crise expose également l’extrême fragilité de nos systèmes de santé et au-delà de la puissance publique et de la cohésion entre les territoires. Le coût de l’optimisation fiscale des multinationales en Europe, ce sont des milliers de morts dans les hôpitaux italiens et espagnols. Le Covid est aussi le fruit des attaques répétées de l’Homme sur l’environnement, de la déforestation et de la surproduction. De nouvelles règles communes doivent nous permettre de consommer moins et mieux, dans le respect des contraintes climatiques et environnementales qui s’imposent à nous.

« Les femmes sont aux avant-postes de la lutte contre la pandémie de COVID-19, et les sociaux-démocrates appellent l’UE à les soutenir concrètement ! » (Déclaration du groupe S&D, 14 Avril 2020) : pouvez-vous nous en parler, et nous dire comment l’UE pourrait, selon-vous, jouer un rôle sur ce sujet ?

L’Histoire nous l’a déjà enseigné à maintes reprises, en temps de crise, les femmes sont parmi les plus vulnérables et en même temps absolument vitales pour le redressement. En exacerbant les inégalités, cette crise sanitaire ne fait pas exception et c’est peu dire que les femmes sont en première ligne dans la lutte contre le Covid-19 : 70 % du personnel sanitaire et social dans le monde sont des femmes. Nombre d’entre elles risquent donc leur vie au quotidien, malgré des emplois souvent mal rémunérés et dans des conditions de travail précaires.

Par ailleurs, les mesures indispensables de confinement prises dans l’UE et dans le monde, peuvent s’avérer aussi dangereuses qu’un virus pour les femmes qui vivent des relations abusives. Les chiffres de plusieurs États membres, sont malheureusement venus confirmer que le nombre de cas de violences faites aux femmes a considérablement augmenté (+ 30 % en France).

Dans ce contexte, le groupe S&D et le PSE se sont mobilisés depuis plusieurs semaines déjà pour exhorter la Commission et les États membres à prendre des mesures concrètes pour que les femmes ne soient pas oubliées dans la réponse à cette crise.

Pour nous socialistes européens, protéger les femmes dans l’urgence sanitaire c’est entre autres:

De manière générale, comment analysez-vous la gestion de la crise du gouvernement français par rapport aux autres pays l’Union européenne ?

Nous ferons l’analyse critique de l’action du gouvernement face au Covid le temps venu, mais l’heure est encore à la discipline et l’unité pour surmonter l’épidémie.