Entretien politique : Robert Badinter

Le 27 janvier 2021 aura lieu la journée de la mémoire des génocides et des crimes contre l’humanité. Le rôle des élus locaux, en tant que représentants d’une République de proximité, doit-il être celui de garants de cette mémoire ?

Les élus locaux, comme tous les élus de la République, doivent veiller au respect de la mémoire des génocides et des crimes contre l’humanité. Il s’agit là du patrimoine moral non seulement de notre nation, mais de l’Europe tout entière et bien au-delà si l’on regarde l’histoire contemporaine et l’actualité. La lutte contre les crimes contre l’humanité passe par la mémoire vivante.

Revenons sur le terme de « mémoire ». Qu’elle soit individuelle ou collective, la vôtre ou celle d’un peuple, la notion de mémoire est par nature subjective et ne peut s’associer à une vérité absolue. L’Histoire, en revanche, se rapproche davantage de la réalité. Devons-nous alors nous contenter d’enseigner l’Histoire, ou faut-il être passeurs de mémoire ? A votre sens, laquelle est la plus protectrice pour l’avenir ?

Nous sommes au temps où la mémoire, c’est-à-dire le souvenir individuel de ceux qui ont connu les génocides, s’efface au moins en Europe pour céder la place à l’histoire. Aider à forger l’histoire est un devoir pour les survivants. Mais ne confondons pas la mémoire, éminemment subjective et sensible au temps qui s’écoule, avec l’histoire qui doit être, dans toute la mesure du possible, rigueur scientifique.

Plus de 75 ans après la fin de la seconde guerre mondiale, l’antisémitisme est toujours très présent en France et en Europe. Il s’agirait même d’une montée en puissance. Partagez-vous cette analyse, et comment pouvez-vous expliquer ce phénomène ?

Pour un homme de ma génération qui a connu, enfant, l’antisémitisme et vécu, adolescent, l’Occupation nazie et le régime de Vichy, l’antisémitisme d’aujourd’hui est sans comparaison aucune. On s’émeut d’insultes ou de quelques agressions physiques. Ces actes sont odieux mais au regard des lois d’exception, du pillage systématique, des camps de concentration en France et, surtout, de la Shoah, permettez-moi de dire qu’ils revêtent un caractère plus symbolique qu’effectif. Certes, le dernier avatar de l’antisémitisme, c’est-à-dire l’antisionisme, anime certains qui ont fait leur la cause des Palestiniens. Les tribunaux et notamment la Cour européenne des droits de l’Homme ne s’y sont pas trompés qui voient dans l’antisionisme dans sa forme virulente une des expressions actuelles de l’antisémitisme. Mais encore une fois, cela est sans comparaison avec ce qu’a connu ma génération. La grande différence est que nous avons connu la terrible persécution par des Etats des communautés juives en Europe, alors qu’aujourd’hui, l’antisémitisme est le fait d’individus ou de cellules terroristes. Ceci n’exclut pas la vigilance, bien au contraire.

Dans le livre que vous consacrez à votre grand-mère, Idiss, vous lui adressez un hommage mais lancez également un appel à la vigilance. Quel message devons-nous adresser à la jeunesse pour que le passé ne se reproduise pas ?

Conserver la mémoire du passé, veiller sur le présent et protéger l’avenir contre l’antisémitisme et le racisme.

Il y a quelques mois, la France entière était sous le choc de l’assassinat terroriste du professeur Samuel Paty. Comme à chaque drame, les amalgames et la confusion se sont mêlés à l’effroi. Selon vous, y a-t-il un problème avec la laïcité en France en 2020 ?

La laïcité en France est une des grandes conquêtes de la République. Elle garantit le vivre ensemble. Défions-nous de tout ce qui peut morceler la République française en communautés religieuses, culturelles ou régionales. La République une et indivisible que l’histoire a consacrée demeure le fondement de l’unité nationale.