George Pau Langevin : “L’outre mer bouge, innove, invente !”

G Pau-Langevin Ministre des Outre Mer depuis avril 2014, George Pau-Langevin fut dans le gouvernement Ayrault chargée de la Réussite éducative. Elue parisienne, elle est implantée dans le XXe arrondissement, dont elle a été réélue députée en 2012

Communes de France. 70 ans après l’adoption en 1946 de la loi de départementalisation, quel bilan peut-on établir ?

George Pau-Langevin. On peut retenir trois points principaux.

Quand on regarde la situation économique et sociale des Ultramarins aujourd’hui, le progrès est considérable, le bilan est positif. Mais ce mouvement s’est encore accéléré depuis les années 80, avec la régionalisation : nous sommes arrivés à corriger certains défauts de la départementalisation. Il fut un temps où l’on avait l’impression que le pouvoir était totalement à l’extérieur des territoires et qu’il était incarné localement par le représentant de l’État, le préfet. La régionalisation a conféré de nouveaux pouvoirs aux élus, aux représentants du peuple.

Bien sûr, comment oublier l’Europe, l’arrivée de l’Europe, qui a interrompu une sorte de face-à-face entre la France et ses départements. L’Europe est à la fois un acteur extérieur, qui induit des rigidités (règles et contraintes pour obtenir des fonds européens) mais en même temps la conception de l’Europe fait qu’il y a eu une montée des pouvoirs des collectivités locales : cela a permis d’apaiser le dialogue entre le centre et les régions périphériques. Sans oublier l’émergence de solidarités avec des régions périphériques qui ne sont pas françaises.

Enfin, une évolution significative est survenue depuis 1946 : nous sommes sortis de l’idée qu’il y avait un modèle donné une fois pour toutes, celui de départements absolument identiques à la Métropole, et que si ce n’était pas le cas, il fallait que les gens sortent. Aujourd’hui, chaque département, région ou territoire a un statut à la carte. Demain, la Martinique ne sera pas gérée comme la Guadeloupe ou la Guyane, St-Martin a eu un statut spécifique : toute la diversité s’exprime. Cela n’impacte pas la conscience d’être Français et pas davantage les relations que les élus et les territoires ont avec l’Hexagone. Donc l’idée de la diversité de la société française est totalement incarnée dans les outre-mer.

La décentralisation apportée dès les années 80 est pour vous essentielle…

La réponse apportée par la décentralisation et donc par la gauche est tout à fait importante. Elle a permis de résoudre la contradiction entre le fait de se sentir d’une identité particulière et de faire partie de l’ensemble, de vouloir exercer des responsabilités et les élus prennent aujourd’hui tout cela à cœur.

C’est cela, la gauche. Pendant les années Sarkozy, on était revenu sur l’idée du développement endogène : une manière polie de nous dire de nous débrouiller nous-mêmes. Les populations des outre-mer ont très bien compris, à la fois par cette orientation économique de Sarkozy et par la conception de la société qui était la sienne, surtout sur la fin de son quinquennat, que la place qu’on leur donnait n’était pas correcte. C’est la raison pour laquelle ils ont massivement voté pour François Hollande qui défendait une société de tolérance, plurielle.

Cet ensemble de territoires joue-t-il un rôle au niveau international à l’échelle de la planète ?

Certes ! Un exemple porteur de sens : j’étais à peine arrivée au ministère que les ambassadeurs d’Australie et du Mexique m’ont demandé un rendez-vous. À vue de nez, cela ne semblait pas s’imposer et pourtant la France a, disons, des sortes de porte-avions dans chaque océan, avec les différents territoires et départements d’outre-mer, elle est voisine du Mexique, du Brésil, de l’Australie, etc. Nous pouvons établir avec tous ces pays des relations de proximité. Aujourd’hui, la diplomatie française a compris que l’outre-mer devait être associé à sa politique générale. C’est bien engagé, même s’il faut aller encore plus loin.

Avant la Cop 21, nous avons organisé un sommet France-Océanie, auquel ont participé les responsables politiques de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie et de Wallis, qui ont discuté de proximité avec tous les chefs d’État de l’Océanie, car ils ont des problèmes similaires. Quand on parle de pays qui peuvent être engloutis par la montée des eaux à cause du réchauffement climatique, cela concerne toute la région.

Ce ministère gère bien sûr 11 territoires, mais il entretient aussi des liens avec leur environnement géographique : c’est de l’intérêt de tout le monde. On peut bien sûr regretter qu’aujourd’hui les Français n’ont pas conscience de la place de notre pays : c’est sorti de leurs préoccupations.

Quels sont les dossiers auxquels vous vous attachez le plus en 2016 ?

Les chantiers sont très nombreux, mais nous nous battons au quotidien sur la question de la vie chère, dans la continuité de ce qu’a initié Victorin Lurel. Il serait facile, mais sans grand effet, d’augmenter les salaires, nous voulons surtout faire baisser le coût de la vie pour tout le monde, qu’il s’agisse de l’essence ou des produits de la vie courante.

L’autre dossier important est celui de l’emploi, notamment de l’emploi des jeunes. Nous avons obtenu qu’il y ait un aménagement, une amélioration du Pacte de responsabilité et de solidarité pour les Ultramarins : les entreprises ultramarines étant soumises à plus de contraintes que celles de l’hexagone, il faut qu’elles aient plus d’aides et d’exonérations. Mais c’est un combat de longue haleine pour améliorer la situation de l’emploi. On note un frémissement pour les jeunes, mais il faut que les entreprises agissent dans le concret, notamment en embauchant des jeunes bien formés, diplômés : or il y en a, et de plus en plus. Il n’est pas normal, et même injuste, qu’après avoir été formés ils ne trouvent pas de travail dans leurs territoires.

Nous avons aussi la question de la Nouvelle-Calédonie à gérer, c’est-à-dire préparer, trente ans après, la sortie de l’accord de Nouméa. Nous essayons de gérer ce dossier de la manière la plus consensuelle possible : entretenir le dialogue entre les différentes parties, trouver des voies apaisées pour organiser la consultation prévue en 2018. La grande difficulté que nous rencontrons aujourd’hui, c’est que les “camps” sont très divisés, éclatés, tant du côté des indépendantistes que de celui des non-indépendantistes. La politique est très présente, mais il ne faut pas oublier la question économique, alors que les cours du nickel ont beaucoup baissé, et que chaque partie du territoire a organisé le système à sa manière.

Une autre urgence est bien sûr la question de Mayotte, la situation y est difficile : il y a des rattrapages énormes à faire, d’autant plus difficiles à mener à bien que la population n’arrête pas de se multiplier. Quand Mayotte est devenue département français en 1977, se séparant des autres Comores, la population était de 50 000 habitants, aujourd’hui, on en compte 250 000 ! Les besoins sont considérables dans tous les domaines, sur fond d’une impatience (compréhensible) des habitants.

On parle beaucoup de développement durable dans l’outre-mer: cela ne passerait-il pas par le retour à une certaine tradition ?

Autrefois, on faisait du développement durable sans le savoir, mais depuis trop longtemps on a vécu dans la dictature de la modernité en y ajoutant une autre dimension : ce qui vient d’ailleurs est mieux. C’est ainsi que les élus ont construit des barres et des tours comme en métropole, qui représentaient le summum de la modernité. On sait ce qu’il en coûte aujourd’hui.

Aujourd’hui, on regarde les choses différemment. Dans le domaine de la construction, on se rend compte que, pour faire un certain nombre d’économies, il serait bon de retrouver le savoir-faire de nos anciens et orienter les maisons dans le sens du vent, pour faire passer une ventilation naturelle. Ou encore dans le domaine agricole. On retrouve depuis peu les vertus du jardin créole, qui superposait des plantes différentes, les plus élevées protégeant les plus petites, etc., et constituait une utilisation intelligente des espaces et des ressources naturelles.

Nous avons donc à retrouver certaines valeurs traditionnelles, à nous en inspirer. La tradition peut être moderne, en n’oubliant pas que les populations locales doivent aussi accéder à la modernité, à des biens qui sont indispensables, comme l’eau et l’électricité.

L’outre-mer français est-il une survivance du passé et du monde colonial d’autrefois ?

Ces sociétés ont été très souvent façonnées par l’esclavage et la colonisation : la trace est indéniable. Et il est indispensable de ne pas perdre cette mémoire-là.

Le fait d’avoir réalisé le Mémorial ACTe en Guadeloupe, Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage, est à cet égard très important.

Mais ces sociétés ne veulent pas se perdre dans un discours uniquement victimaire. Elles bougent, innovent, inventent. Et, sur certains sujets, elles sont à l’avant-garde des préoccupations du monde moderne. Un sociologue a écrit un jour que les sociétés créoles préfiguraient les sociétés des banlieues. C’est tout à fait exact. Ce que nous avons appris dans les sociétés créoles, en nous frottant aux autres, en nous mélangeant, en nous métissant, c’est ce que nous voyons aujourd’hui dans toutes nos sociétés modernes. On doit s’en inspirer.

Mais l’outremer peut aussi nous apporter beaucoup pour affronter mieux l’avenir dans le domaine du développement durable, que ce soit par l’éolien, la géothermie ou dans le domaine de la fabrication de l’électricité. Il y a ainsi ce projet à la Martinique, tout à fait étonnant, de fabriquer de l’électricité en utilisant la différence de température entre la surface de la mer et la profondeur de la mer.

Ce sont aussi des sociétés qui, par obligation, ont été depuis des siècles des sociétés de mobilité. Les Ultramarins sont aujourd’hui encore présents partout dans le monde. En cela aussi, les sociétés ultramarines sont modernes.

On a mis beaucoup de temps et même d’affrontements pour retrouver l’équilibre dans les sociétés créoles. Aujourd’hui, malheureusement, cette expérience ne sert pas suffisamment ailleurs dans le monde, quand on est confronté aux mêmes difficultés. Il est regrettable que les Ultramarins soient absents des débats qui agitent aujourd’hui la société française et plus particulièrement les banlieues, notamment au niveau religieux. La sagesse acquise dans les outre-mer, qui a réussi à faire vivre ensemble des communautés différentes, devrait profiter à l’hexagone. Cette expérience-là n’est pas capitalisée, c’est dommage.

Propos recueillis par Denis Lefebvre

271 G. Pau Langevin