Aimé Césaire

Elu - Aimé Césaire

Aimé Césaire, l’incandescent 

 

Il y a 100 ans, en juin 2013, naissait en Martinique Aimé Césaire, décédé en 2008, entré symboliquement au Panthéon en 2011 sous la forme d’une fresque monumentale installée au cœur de la nef. Des Outremers à la métropole, le centenaire de cet acteur politique, poète et éveilleur de conscience entré vivant dans les dictionnaires et manuels scolaires, est fêté comme il se doit.

 

Poète, militant, élu, chantre de la négritude : l’homme  a  marqué son  époque  dans  bien  des  domaines.  Il  arrive  en  France  en 1931,  au  lycée  Louis-le-Grand : le  petit  boursier  devient  bientôt  agrégé dans la “mère patrie”. C’est à cette époque qu’il  se  lie  d’amitié  avec  Léopold  Sedar

Senghor, futur président de la République du Sénégal. À côté des études, ses années de jeunesse sont celles de questions sans fin  sur  la  race,  l’identité,  l’aliénation : ces jeunes intellectuels développent la notion de “négritude”.

Il  rentre  en  Martinique  en  1939,  juste après la publication de son premier livre, Cahier d’un retour au pays natal. Pendant toute la guerre, il reste dans son île, enseigne  la  littérature  au  lycée  Schoelcher,  et fonde  avec  son  épouse  Suzanne  et  quelques amis une revue, Tropiques, interdite en  1943  par  les  représentants  locaux  de Vichy. Après la Seconde Guerre mondiale, il  entre  en  politique  un  peu  par  hasard, répondant aux appels du PCF. Il quitte ce parti en 1956 après la publication du rapport  Khrouchtchev,  reste  à  gauche,  bien sûr,  mais  inscrit  désormais  son  combat dans une dimension antillaise. On le mesure à ce passage de la célèbre et magnifique lettre de démission qu’il envoie cette année-là  à  Maurice  Thorez : « Aucune doctrine ne vaut que repensée par nous, que  repensée  pour  nous,  que  convertie à nous ».  Il  défend  désormais  la  notion d’autonomie,  créant  bientôt  son  parti,  le PPM, Parti progressiste martiniquais, perturbant la gauche classique, qui aura toujours du mal à l’appréhender, au-delà de l’admiration vouée à l’homme de culture.

Sa longévité politique laisse rêveur : maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, membre  des  deux  assemblées  constituantes  (1945-1946)  puis  député  de  1946  à 1993, conseiller général de 1965 à 1970, président  du  Conseil  régional  de  1983 à 1988. Il a été en 1946 le rapporteur du projet de loi sur la départementalisation. C’est  surtout  dans  son  action  locale  que sa trace reste la plus importante. Héritant en 1945 d’une ville en déshérence, devant faire  face  à  la  poussée  démographique de  l’après-Seconde  Guerre  mondiale,  il  a construit sans relâche. Il a aussi impulsé une  grande  politique  culturelle,  mettant par exemple en place l’outil du Parc floral et  culturel,  dans  une  caserne  délaissée, qualifié par François Mitterrand en 1974, dans un voyage en Martinique, de « ruche bourdonnante ».

Tout cela, il l’a mené à bien en continuant son œuvre de poète et d’homme de théâtre, révolté permanent, poète de la prise de conscience,  dans  la  solitude  du  créateur ciselant les mots, lui dont son père disait : « Quand Aimé parle, la grammaire française sourit ». Certes, ses textes pouvaient parfois sembler hermétiques, mais il faut à  ce  niveau  méditer  ce  qu’a  écrit  Maryse Condé :  « La  magie  du  verbe  de  Césaire était  bien  celle-là :  emporter  l’adhésion sans passer par la compréhension littérale ». Bref, se laisser emporter aussi par la  musicalité  des  mots.  La  solitude  du créateur  Césaire  était  une  évidence,  celle de  l’acteur  politique  ne  l’était  pas  moins, méprisé pendant des décennies par l’administration  préfectorale  et  Paris.  Il  faut se  souvenir  aujourd’hui,  à  l’aune  de  certaines  tentatives  de  récupération  que  la droite  mènera  ensuite,  que  les  ministres de  passage  en  Martinique  ne  rendaient jamais visite au maire de Fort-de-France ! Il faudra attendre 1981 pour que les relations  se  normalisent  avec  la  République. Jusque-là, Fort-de-France était une citadelle assiégée… Une île dans l’île, en quelque sorte.

 

Un centenaire multiforme

 

 

Depuis le début de l’année, le centenaire de Césaire est fêté par de multiples manifestations et gestes symboliques, comme on l’a vu en février, avec l’inauguration à Blanzat, dans le Puy-de-Dôme, d’une médiathèque  de  1 500 m2.

Jusqu’en  juillet, ce lieu accueille une exposition qui revisite la vie et l’œuvre du poète. Des rencontres  et  colloques  ont  déjà  été  organisés, y compris à l’étranger. Ainsi en mars, au Sénégal,  avec  cette  table-ronde : “Aimé Césaire,  ou  l’humanisme  incarné  dans la  Cité”.  En  septembre,  à  Cerisy-la-Salle, un  colloque  est  organisé  sur  le  thème : “Césaire  2013 :  parole  due”.  A  l’automne,  le  Sénat  va  organiser  un  après-midi d’échanges sur l’actualité du discours politique d’Aimé Césaire. Le théâtre répond aussi  à  l’appel,  comme  à  Villeurbanne, avec Une  saison  au  Congo,  jouée  jusqu’au 7 juin. Cette pièce sera présentée à Sceaux en novembre.

La Martinique commémore bien sûr cet anniversaire. On ne compte plus les manifestations,  représentations  théâtrales et spectacles divers. À noter tout particulièrement, le 26 juin, l’inauguration d’un musée  Aimé  Césaire,  dans  le  bureau qui a été le sien pendant des décennies dans  l’ancien  hôtel  de  ville,  regroupant des objets divers, souvenirs, manuscrits, etc.  Divers  ouvrages  ont  été  publiés  récemment.  Fin  mai,  Le  Seuil  a  remis  en vente La Poésie de Césaire, et a publié un texte  de  Daniel  Maximin, Aimé  Césaire, frère volcan.  La  Découverte  a  réalisé  un volume Actualité  d’Aimé  Césaire,  et  les Éditions  du  CNRS  ont  sorti  une  édition des  œuvres  complètes :  poésie,  pièces de  théâtre,  essais  divers  de  Césaire.  Les biographies ne répondent pas à l’appel… l’homme Césaire reste sans doute encore difficile à appréhender. Une seule récente, celle de Romuald Fonkoua, Aimé Césaire, rééditée il y a peu par Perrin, dans sa collection de semi-poches, Tempus. Dans un genre différent, un ouvrage mérite d’être lu, publié début 2013 chez L’Harmattan, Césaire en toutes lettres. Coordonné par Marie Fremin, ce livre collectif nous offre de multiples invitations à découvrir ou à redécouvrir le parcours politique et poétique de Césaire, ses amitiés, ses filiations, ses  engagements,  sa  force  créatrice  et novatrice : de A comme Aimé à Z comme Zonzon, en passant par E comme Éruption  ou  S  comme  Solitude.  Chacune  de ces  entrées  originales  nous  incite  à  la méditation. À la rêverie aussi.

Quelques mots enfin sur l’ouvrage de David  Alliot, Le  Communisme  est  à  l’ordre du  jour.  Aimé  Césaire  et  le  PCF, Éditions Pierre-Guillaume de Roux. L’occasion de revenir  sur  l’avant-1956  de  Césaire,  et sur  sa  vie  de  communiste,  sur  fond  de stalinisme.  Certains  poèmes  en  hommage  à  Staline  ou  à  Thorez  (ce « magnifique  conducteur  du  prolétariat »)  ne manquent  pas  de  surprendre…  mais  ils montrent que Césaire a été bien présent dans son époque, avec ses forces et ses faiblesses. Un être humain, quoi !

On  le  voit,  un  centenaire  multiforme… Mais cet homme a vécu tellement de vies en une seule : poète, homme de théâtre, maire, député, voyageur. Il a été homme de  réflexion,  mais  aussi  homme  d’action, refusant la quiétude de son cabinet, toujours  préoccupé  de  l’évolution  de  la conscience  des  masses :  « Les  peuples vont de leur pas, leur pas secret »,  a-t-il écrit.

Denis Lefebvre