Edito du rédacteur en chef

Edito

Aménager le territoire

Communes de France propose pour cette 2e édition de sa revue trimestrielle une approche complémentaire à celle exposée dans notre premier numéro. Après les institutions, nationales et locales, nous suggérons une plongée dans la France des populations et des territoires. Complémentaire, car on ne peut valablement et durablement concevoir une architecture institutionnelle qui néglige ceux pour qui elle est conçue et l’espace dans lequel elle se déploie. Nous ouvrons donc délibérément ce dossier par une exploration, des voyages en France, proposés par un journaliste et un écrivain. Nous avons aussi voulu concevoir une lecture un peu décalée des problématiques habituelles en sollicitant notamment Boris Cyrulnik pour aborder les questions territoriales sous un angle différent.

Exode urbain

Populations et territoires : ça bouge ! Il nous a semblé utile de faire le point à ce sujet car les populations bougent en effet sur le territoire national. On ne raisonne plus dans la France de 2011 comme dans celle des années 70, ne serait-ce que parce que les données ont changé. Des mouvements de population sont intervenus qui doivent modifier nos paramètres décisionnels. Depuis le début du XXe siècle s’était produit un mouvement continu d’exode rural, de dépeuplement des campagnes au profit des villes. Voici une vingtaine d’années, non seulement ce processus s’est interrompu mais on assiste assez clairement depuis lors à un exode urbain. Des campagnes se repeuplent, des zones autrefois désertées retrouvent de l’activité. Comme souvent dans les mouvements de population, le phénomène n’est pas spectaculaire à court terme mais il dessine lentement une nouvelle France. Si l’on s’en tient aux intentions, relevées par des enquêtes, ce mouvement est confirmé par la volonté exprimée par une majorité de citoyens de vivre à la campagne, en tout cas de quitter la ville, et notamment la grande ville. « Concentrés de modernité trépidante, les métropoles deviennent moins séduisantes, explique ainsi Éric Dupin dans ses instructifs Voyages en France. En traversant la France, le bonheur apparaît plus accessible dans les villages et les petites cités que dans les grosses agglomérations. Les grandes concentrations urbaines ne dépérissent pas, mais la modernité citadine a perdu de sa superbe ».

On peut bien sûr ignorer ces tendances et continuer à raisonner avec des schémas périmés. On peut aussi prendre le parti de la nécessité pour les responsables politiques d’anticiper, de prévoir, de ne pas négliger la dimension prospective dans la décision publique. Il faut aussi se défaire des idées toutes faites et caricaturales selon lesquelles la ville c’est le progrès et le monde rural la réaction. S’il en était besoin, la carte électorale nous démontrerait aisément le contraire : mais les clichés demeurent, tenaces. Il est vrai que les médias, notamment nationaux, revoient une image singulièrement faussée de la réalité géopolitique territoriale française tant les rédactions de ces médias qui « façonnent » l’opinion des cercles dirigeants sont caractérisés par une endogamie socioculturelle caricaturale. Hors de Paris et des grandes villes, point de salut, assène avec constance cette caste qui ne franchit en général le boulevard périphérique parisien que pour gagner un aéroport. C’est en vertu des clichés véhiculés par ces mêmes vecteurs d’opinion qu’il nous est présenté comme une évidence que, dès lors que 80 % de la population française serait urbaine, il y aurait donc à privilégier ceux-là et non les autres. Dupliquons le raisonnement : puisque 81 % de la population française vit en dehors de l’Ile-de-France, alors les problématiques de la région parisienne devraient être considérées secondairement… On voit bien là l’impasse dans laquelle nous conduisent de telles logiques.

Vision politique

Au-delà de la nécessité de concevoir et d’appliquer un acte 3 de la décentralisation dès 2012, il appartiendra aussi à la gauche de renouer avec une politique d’aménagement du territoire. Chacun peut faire le constat de sa disparition depuis plusieurs années. Une illustration de cet abandon avait consisté pour la droite à rebaptiser la Datar en Diact : il s’agissait selon la pensée de droite alors très inspirée par Jean-Pierre Raffarin de stimuler la « compétitivité » entre les territoires. Une politique d’aménagement et de développement du territoire, cela nécessite une vision politique et des moyens. Autant d’efforts que la droite se refuse à consentir. Les territoires doivent être compétitifs : que le meilleur gagne ! C’est le libéralisme appliqué à l’espace. Certes, nous opposera-t-on, la Datar a retrouvé son nom et la droite aurait donc fait amende honorable… Il n’en est rien, évidemment. La réduction des crédits d’État affectés aux contrats de « projets » Etat-régions en est un exemple parmi d’autres. La politique d’aménagement du territoire conçue par la droite a une réalité : le saupoudrage électoraliste. Nulle vision à moyen ou long terme, nulle ambition d’imaginer les équipements structurants pour la France de demain, nulle volonté de voir les populations et les territoires dotés de services publics dignes de ce nom. Bien au contraire, c’est le dogme de la réduction des dépenses qui soit d’appliquer de façon uniforme au nom d’une RGPP qui tient lieu d’alpha et d’oméga de la pensée et de la pratique politiques. Carte judiciaire, carte hospitalière, carte militaire, carte scolaire… Partout, les services reculent pour satisfaire des visions à courte vue, des économies immédiates qui se paieront cher sur les moyen et long termes. Partout, c’est le libéralisme dans son acception doctrinale la plus étriquée qui doit prévaloir.

Demain, c’est donc à une politique d’aménagement et de développement des territoires volontariste que la gauche devra s’atteler. Non selon les schémas de la droite, passée d’un dirigisme aux relents napoléoniens dans les années 60 à celle du laissez faire laissez passer du libéralisme triomphant des années 90. Est révolu aussi le temps où la Datar décrétait, du haut de son savoir technocratique, ce qui était bon pour la France. La politique d’aménagement du territoire de demain doit s’élaborer grâce à un État stratège garant de l’intérêt général qui s’assure de la coproduction de cette politique avec les élus, avec les collectivités locales, avec le Parlement. Les rapports, les contributions, les bonnes volontés sont légion. Ils n’attendent plus qu’un gouvernement résolu qui sache concilier les intérêts des populations et des territoires. Un chantier dont la gauche ne saurait faire l’économie dès 2012.

Philippe Foussier, Rédacteur en chef