Edito du rédacteur en chef

L’humain d’abord

La crise rend nécessaire la mise en œuvre de solutions nouvelles. L’économie sociale et solidaire figure à coup sûr dans la gamme de ces solutions. Communes de France propose donc pour la première fois de manière développée des éclairages et des analyses sur l’ESS, un secteur mal connu, en l’abordant, évidemment, sous l’angle des territoires. Sans chercher à être exhaustif, ce numéro entend à la fois proposer des outils de réflexion théorique mais aussi souligner l’articulation entre l’ESS et les collectivités territoriales.

Des outils de réflexion théorique d’abord, car aucun choix économique n’est déconnecté d’enjeux politiques, et l’ESS au premier chef. Comme l’explique Corinne Bord, déléguée nationale de la FNESR, l’ESS constitue une alternative à la financiarisation de nos économies, pas au capitalisme. Le moindre des constats que l’on puisse sérieusement faire est que cette financiarisation galopante a gangréné l’économie mondiale et les rapports qui en découlent en imprimant fortement sa marque sur nos sociétés, avec pour résultat, trop souvent, le profit considérable de quelques-uns au détriment du bien être de tous. Car c’est un truisme de rappeler combien cette fuite en avant des économies en direction de la financiarisation produit de ravages sociaux et accroît les inégalités d’une façon telle que les tensions sociales, que les affrontements, ne peuvent finalement être que préjudiciables à terme à l’ensemble de la société. L’économie sociale et solidaire, si elle n’a en effet pas vocation à se substituer au système économique lui-même, indique au moins une direction dans laquelle l’économie pourrait s’orienter. Comme le remarque encore Corinne Bord, priorité est par exemple donnée au réinvestissement des profits dans l’entreprise plutôt qu’à la rémunération du capital.

Contribuer à la croissance

Au-delà de cet aspect, l’économie sociale et solidaire peut être utile pour favoriser le redémarrage de la croissance. Même s’il recoupe des réalités très variées, ce secteur n’est pas réductible aux caricatures qui sont souvent faites de lui. Par son dynamisme – plusieurs exemples l’illustrent dans les pages qui suivent – il est donc potentiellement un outil pour le retour à la croissance à travers les quelque 20 000 entreprises qu’il représente. L’ESS est aussi un secteur porteur en termes d’emplois. Sait-on que l’ESS crée davantage d’emplois que le secteur privé classique ? Voici une réalité qu’il conviendrait sans doute de rappeler plus souvent, ne serait-ce que pour enrayer un certain discours qui nous ferait presque croire que la croissance et l’emploi en France ne relèvent que d’une poignée de dirigeants du Medef. L’ESS, c’est un secteur qui prend une place de plus en plus importante dans le domaine de l’aide à la personne, avec notamment, mais pas seulement, les maisons de retraite. Il est inutile d’expliquer en quoi ce secteur est appelé à recruter dans les années qui viennent. Comme le dit avec conviction Pierre de Saintignon, l’ESS représente aussi une économie « vertueuse non délocalisable » et c’est aussi ce qui lui donne une capacité supplémentaire en termes de création d’emplois.

Si l’ESS peut être appréhendée de manière générale, l’objectif de ce numéro de Communes de France est aussi et bien sûr de démontrer en quoi elle s’articule avec les collectivités locales. D’abord, parce que de nombreuses collectivités, de toutes les strates, mènent depuis parfois des années des politiques inscrites directement dans cette dimension, souvent déterminante pour assurer ou restaurer un lien social distendu. Ensuite, parce que les collectivités locales peuvent, au-delà d’un investissement direct, favoriser un environnement propice à l’économie sociale et solidaire. Enfin, parce que l’ESS a elle-même souvent besoin d’inscrire son activité en coopération directe ou indirecte avec les collectivités.

Emplois d’avenir

Dernier aspect de la question ESS évoquée dans ce dossier, la reconnaissance que lui donne la nouvelle majorité issue des élections de 2012, en ayant élevé au rang de ministère le domaine de l’économie sociale et solidaire. Benoît Hamon – titulaire de ce portefeuille dans le gouvernement Ayrault – présente en juin en conseil des ministres un projet de loi destiné à accompagner le développement du secteur ESS, « un mouvement en faveur de cette façon d’entreprendre », explique-t-il. Ce texte correspond à la fois à une demande et à une nécessité dont plusieurs éclairages sont fournis dans les pages qui suivent. L’aide à la reprise d’activité sous forme de SCOP en est une, comme l’expliquent notamment Marie-Noëlle Lienemann ou Marc Daunis. « Pour la première fois, relève Benoît Hamon, figurera dans la loi une définition du périmètre de l’ESS : non lucrativité ou lucrativité limitée, gestion désintéressée, le fait de ne pas faire de la recherche des bénéfices l’objectif principal et unique d’une entreprise, la gouvernance démocratique ». L’activité soutenue à laquelle Benoît Hamon se livre pour mieux faire connaître la réalité économique et sociale de l’ESS illustre l’engagement concret de la gauche sur ce sujet. Si l’ESS n’a pas attendu ce gouvernement pour exister, en revanche la reconnaissance qu’il lui offre constitue en soi un appui indiscutable. De surcroît, plusieurs dimensions de la politique de développement économique et de création d’emploi définies depuis 2012 s’appuient en grande partie sur le secteur de l’ESS. C’est vrai pour la Banque publique d’investissement, dont les priorités s’inscrivent pour nombre d’entre elles en faveur d’une impulsion de l’ESS. C’est vrai aussi des emplois d’avenir dont une proportion très conséquente de ceux qui sont déjà créés ou appelés à l’être le sont dans ce secteur. Il reste à parfaire l’articulation entre l’ESS, la politique gouvernementale de soutien et de développement au secteur et l’investissement des collectivités locales, par exemple pour porter davantage les emplois d’avenir. Même si les inquiétudes que beaucoup d’élus nourrissent quant à la situation financière des collectivités locales sont pleinement fondées, il n’en demeure pas moins que leur rôle est indispensable pour aider la France à s’orienter vers un horizon économique et social plus dégagé.

Philippe Foussier, Rédacteur en chef