Edito de Pierre Cohen

Une économie sociale et solidaire

Depuis une vingtaine d’années se développe au sein de la société un mouvement affirmant une autre manière de consommer, d’épargner, de travailler et d’entreprendre. Dans une tradition résolument humaniste des entrepreneurs sociaux imaginent, innovent, créent des entreprises visant à remettre l’homme et son épanouissement au cœur du développement économique et social.

Profils et parcours de ces entrepreneurs sont différents, mais leurs entreprises sociales partagent toutes des pratiques communes :

  • Un projet économique, avec une production de services ou de biens qui s’inscrit dans le marché,
  • Un objectif social : lutter contre l’exclusion (chômage, pauvreté, handicap…), créer ou maintenir des emplois durables et de qualité, valoriser un territoire, un patrimoine ou un environnement, garantir un juste revenu aux producteurs, développer du lien social…
  • Une gouvernance participative : implication/participation des parties prenantes, processus de décision non fondé sur la propriété du capital, excédents investis au service du projet…

Quels que puissent être leurs statuts (associations, coopératives, mutuelles, fondations…) ou les secteurs dans lesquels elles exercent, des plus classiques aux plus innovants, des services à la personne aux nouvelles technologies, du commerce équitable à la finance solidaire, ces entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui cherchent à concilier activité économique et utilité sociale, donnant la primauté aux personnes sur la recherche de profits, sont aujourd’hui devenues un acteur économique de poids. L’ESS représente en effet 10 % du PIB et près de 10 % des emplois en France, forte de d’environ 200 000 entreprises et structures et 2,35 millions de salariés.

On comprend dès lors pourquoi le Gouvernement veut faire de l’économie sociale et solidaire un pivot central des ses politiques de relance et d’emploi, reconnaissant l’apport qu’elle assure à notre pays en matière de production, de redistribution et de création d’emplois non délocalisables. C’est le sens du projet de loi porté par Benoît Hamon, ministre délégué à l’économie sociale et solidaire.

Depuis longtemps les élus locaux socialistes et républicains ont compris tout l’intérêt d’associer au développement de leurs territoires ces entreprises de l’économie sociale et solidaire. Depuis longtemps, nous avons trouvé chez ces entrepreneurs, pleinement inscrits dans l’économie de marché, des partenaires de premier plan, gestionnaires de paradoxes sachant surmonter les contradictions inhérentes aux projets complexes réunissant les dimensions économique, sociale et écologique. Des acteurs de la réconciliation entre pouvoirs publics, milieux économiques et société civile. Dans l’esprit, ils ne sont pas, d’ailleurs, sans nous rappeler ces travailleurs qui, au XIXe siècle, inspirés par des penseurs du socialisme utopique (St-Simon, Charles Fourier) se sont organisés et ont créé des sociétés de secours mutuels, des comptoirs alimentaires et des coopératives de production.

Car les entrepreneurs sociaux parviennent à faire vivre des utopies concrètes, combinant esprit d’entreprise et volonté de changer le monde, convictions fortes et ouvertures à l’Autre, réussite individuelle et intérêt collectif, capacité de révolte et ancrage dans le réel. Jour après jour, ils dessinent les contours d’une économie responsable. Une démarche d’engagement, pour une économie saine et durable, pour que chacun puisse vivre dignement de son travail et satisfaire ses besoins essentiels (santé, éducation, logement, alimentation, énergie, culture…). Une démarche de résistance aussi, contre les exclusions et les pauvretés, contre l’extension illimitée du domaine de la marchandise, contre les dérives du capitalisme financier qui mène notre planète à sa perte.

Plus que jamais, ces entreprises méritent reconnaissance, attention et soutien pour amplifier cette formidable énergie à l’œuvre sur nos territoires, source de réponses concrètes aux grands défis économiques, sociaux et écologiques, sources de satisfactions pour celles et ceux qui sont à la recherche de sens et de pratiques différentes, plus humanistes.

Ce numéro de Communes de France met en lumière les liens féconds qu’entretiennent élus et acteurs de l’économie sociale et solidaire à travers une multiplicité de réussites qui ont souvent pour moteur l’innovation, sociale et économique. Une richesse qui souligne aussi que, même si les dispositifs et initiatives se multiplient, la dynamique de l’économie sociale et solidaire n’est pas encore reconnue à sa juste valeur par les milieux économiques, les pouvoirs publics et la société civile. Puisse ce numéro de Communes de France modestement y contribuer.

Pierre Cohen