Edito de Marylise Lebranchu

Contre une société  des places héritées, reconstruire ce que « public » veut dire

Lorsque l’on souhaite retrouver cette source, cependant, les difficultés commencent. Quand on le regarde comme population ou comme société, le peuple perd son unité formelle. Le peuple change tout le temps. Les gens vieillissent, certains s’éteignent, d’autres naissent. Beaucoup bougent, déménagent, vont travailler plus loin de chez eux qu’avant. Beaucoup rêvent de littoral, d’autres de retour à la campagne de leurs ancêtres. Certains viennent de très loin pour trouver en France une vie un peu meilleure. D’autres ne quitteraient leur quartier pour rien au monde.

Partout des élus sont là – ou devraient être là – avec le souci que ces arrivées et ces départs, ces naissances et ces disparitions, se passent le mieux possible. Adapter la taille de l’école, arracher une ouverture ou un maintien de classe au rectorat, réfléchir aux tarifs de la cantine. Accompagner les plus âgés dans leurs déplacements, les sortir de leur solitude. Construire des logements, de la bonne taille, au bon endroit, au bon prix. Trouver des emplois, aider à en créer, aider à en chercher.

Mais tout bouge, plus vite : on travaille de moins en moins dans la commune où l’on habite, on va de plus en plus faire ses courses encore ailleurs. L’école de musique, le stade, la salle de spectacle : par le jeu d’une fiscalité locale encore très cloisonnée entre les communes, ceux qui payent pour les services publics locaux ne sont pas toujours ceux qui les utilisent.

À l’inverse, les communes où les services publics sont le plus nécessaires sont celles qui ont le moins de moyens budgétaires pour les assumer. Il faut dire que les mouvements de population ont petit à petit dessiné une France plus divisée. Certains auteurs ont décrit une France découpée en petits voisinages, où les plus aisés sont avec les plus aisés, les plus pauvres avec les plus pauvres, et entre eux toujours moins d’occasion de se croiser – a fortiori de se connaître, de se reconnaître.

Vivre bien de beaucoup de manières différentes

Il ne s’agit pas de forcer les gens à vivre là où ils ne veulent pas, il ne s’agit pas de culpabiliser les gens parce qu’ils habitent à tel ou tel endroit. La France est un pays où l’on peut vivre bien. On peut y vivre bien de mille façons différentes. Et c’est très bien comme ça. On peut aimer être citadin, on peut aimer vivre à la campagne tout en travaillant en ville, on peut aimer vivre à la campagne tout en travaillant à la campagne. Ces choix peuvent changer aussi au cours de la vie.

Nous ne pouvons ignorer, toutefois, les conséquences de cette liberté de choix sur notre environnement. L’artificialisation des sols progresse beaucoup plus vite que notre démographie – la surface agricole d’un département disparaît chaque année. Notre dépendance au pétrole est essentiellement liée à nos déplacements et au transport de nos marchandises.

C’est aussi une question sociale. Le poste «transport» est aujourd’hui le deuxième poste de dépense des ménages, après le logement et avant l’alimentation. La voiture coûte environ 4 000 € par an et par ménage, dont près d’un tiers en carburant… pour l’instant. Les ménages les plus modestes sont pris au piège. En milieu rural comme dans le périurbain, ce sont les classes populaires qui ont en effet le plus de trajets contraints en voiture, et sans solution de remplacement.

Les forces de l’argent contre la liberté de vivre bien où on veut

Aujourd’hui, la principale limite à la liberté de vivre bien où on veut, ce n’est pas l’intérêt général. C’est l’argent. Les ménages les plus aisés choisissent d’abord – les premières couronnes des grandes villes, le littoral. Les plus modestes ne prennent que ce qui reste, les quartiers de logement social, ou très loin de leur lieu de travail. Si bien que la richesse de certains territoires n’est possible que parce que d’autres sont plus pauvres.

Par une véritable péréquation fiscale, par un renouveau de l’aménagement du territoire et de notre politique industrielle, par la régulation des marchés fonciers, il est urgent que la République empêche les forces de l’argent de désagréger notre territoire national.

Derrière notre exigence de cohésion territoriale, il y a le sens premier de notre République, par et pour le peuple. Un peuple où il n’y a pas d’un côté les gagnants qui se promènent et de l’autre les perdants assignés à résidence. Un peuple où la solidarité va de soi, parce qu’on se connaît, parce qu’on se reconnaît. Un peuple qui puisse éprouver, par lui-même, la force de son unité et de sa diversité.

Marylise Lebranchu